Emmanuel de la Villéon :

L'oeuvre


Commentaire critique de Brigitte Camus, Journaliste et critiqued'art (*) commissionné par la Galerie Peirce pour l'exposition 2010.

Emmanuel de la Villéon (1858-1944)  est  resté injustement dans l'ombre pendant quelques décennies. La longévité de son parcours (il meurt dans sa quatre-vingt sixième année après avoir laissé quelque 3300 tableaux et 600 œuvres sur papier) permet de suivre l'évolution d'un artiste remarqué d'emblée par ses pairs, les critiques et les grands marchands (Durand-Ruel, Sagot, Petit, la Boètie…).

Il a fallu un de ces hasards heureux dont l'histoire de l'art a le secret :  la rencontre entre  Robert Peirce, galeriste, et l'arrière petite fille de l'artiste, Anne Bataille, pour que le travail d'analyse et de reconnaissance de ce grand maître de l'impressionnisme puisse de nouveau aboutir à la lumière. Grâce également à la participation de plusieurs membres de la famille du peintre, cette collaboration a donné lieu à une première exposition rétrospective en 2007, à la Galerie Peirce.

Cette deuxième rétrospective, organisée de nouveau par la Galerie Peirce, nous permet de découvrir d'autres œuvres - provenant toujours des descendants de l'artiste - et jamais exposées pour la plupart. Alors que les tableaux du peintre sont présents dans les collections publiques et privées du monde entier et qu'un musée lui est dédié à Fougères (Ille-et-Vilaine), les amateurs  de la Villéon  sont de plus en plus nombreux. Ils ont compris qu'ils tenaient enfin le dernier des grands Impressionnistes, qui, de surcroît, a le talent rare d'exceller aussi bien sur très grand format que sur des tout petits formats.

Emmanuel de la Villéon, issu d'une ancienne famille aristocratique bretonne artistiquement éclairée, a assumé son parcours d'artiste sans ostentation en vivant de sa peinture dans la plus grande discrétion et la plus totale indépendance ; ce qui a occulté pendant longtemps sa force et sa singularité. Il fut certes un peintre impressionniste participant au Salon des Indépendants, s'intéressant au néo-impressionnisme, au divisionnisme de Seurat,  au cloisonnisme, mais il fut également proche du symboliste Maurice Denis…. Ses différentes « périodes » (Cézanienne, Van Gogh, période bleue, symboliste…) démontrent qu'il ne se laissa jamais enfermer dans des théories ou une « manière ». Ses carnets couverts de notes, de dessins, d'esquisses, de croquis aquarellés, sont des bijoux, comme ses petits formats.  Et autant de jalons d'une vie vouée à la recherche pour parfaire le métier de peintre en toute liberté, en diluant la  raison de la construction dans la déraison de la lumière !

Il faut se pencher sur les dessins, les pastels, les aquarelles et les huiles d'Emmanuel de la Villéon - techniques où il brille avec un égal bonheur - pour embrasser son originalité dans toute sa plénitude.  Emmanuel de la Villéon a l'art d'indiquer la présence de l'homme et des animaux dans les champs avec quelques taches qui ne sont pas visibles au premier coup d'œil….il peint par allusions et par impressions… la nature englobe l'homme et vice versa… il est à classer dans les Post-Impressionnistes et Symbolistes- il a parfaitement intégré le travail des Impressionnistes, des Néo-Impressionnistes et les Fauves… certes, il peint sur le motif mais il en fait ce qu'il veut ! souligne Robert Peirce,  son galeriste qui a réveillé l'intérêt du grand public pour  l'artiste.

De fait La Villéon ose tout : il peut peindre en diluant à l'extrême sa matière, tel un aquarelliste, notamment dans certains paysages de montagne,  ou, au contraire, renforcer les couleurs et le dessin pour aboutir à des tableaux plus audacieux jouant sur les contrastes. Dans certaines aquarelles, il dessine avec son pinceau, n'hésitant pas à superposer des jus et à introduire un écart important de poids  entre les couleurs, sans jamais tomber dans la lourdeur. Et si ses paysages sont habités (au propre et au figuré), la nature demeure toujours souveraine. En témoigne  « l'échelle » qu'il choisit pour ses personnages : esquissés en quelques touches, ils apparaissent minuscules face aux arbres gigantesques et ils se fondent dans le paysage, à tel point qu'on les remarque rarement au premier coup d'œil. Ce traitement pictural pourrait symboliser le  parti-pris d'un peintre qui magnifie une forme de symbiose entre l'homme et la Nature et transforme un paysage en état d'âme.

De Van Gogh,  La Villéon a le trait acéré et tourmenté comme en témoignent ses études d'arbres ; de Signac, il a cet art de la touche « pointilliste » qu'il transforme en accents  dans un tachisme très personnel. Sa façon d'introduire des réserves lorsqu'il traite les feuillages est tout aussi audacieux, tout comme sa touche qui s'autorise des accents fauvistes dès 1901, voire expressionnistes dans certains portraits. Véritable sismographe du mouvement et de la lumière dont il capte les plus infimes variations, Emmanuel de la Villéon, est  fou des paysages de son enfance et des atmosphères qui jalonnent sa vie d'adulte et ponctuent son inspiration qui voyage de la Bretagne à la Normandie en passant par la Bourgogne et la Suisse. 

Ses sujets de prédilection, les arbres, les sous-bois, les plaines et les paysages de montagne et de neige sont exaltés par sa sensibilité extrême et une palette hors du commun. Emmanuel de la Villéon est un coloriste exceptionnel qui utilise les gradations sur un spectre très resserré, excellant dans les monochromes et l'utilisation des complémentaires chères aux Impressionnistes. A cet égard ses paysages de neige sont un pur bonheur…. et il sait aussi surprendre avec des couleurs presque pures comme dans certains couchers de soleil.

Les variations de poids, de dynamisme et de valeurs suffisent à introduire la profondeur et l'espace. Il sait renforcer ce sentiment par sa maîtrise des verts où il utilise les complémentaires pour introduire quelques notes chaudes dans une tonalité froide.  Sous-bois, forêts, arbres sont son royaume…  ses frondaisons d'une belle ampleur sans nulle pesanteur se déploient dans un espace dont il sait nous faire partager l'intimité.

Souvent, il s'octroie une grande liberté dans la partie inférieure de ses compositions où se bousculent avec fougue les couleurs. L'on a le sentiment en décomposant ses sous-bois que deux tableaux coexistent, l'un quasi pointilliste, l'autre très réaliste. Cette impression de deux paysages ou de deux mondes différents, un peu mystérieux, qui se superposent et se frôlent est très prégnante dans ses tableaux de sous-bois.

Mais la seule réalité pour La Villéon reste la lumière : elle est le sujet principal, l'apothéose de sa peinture et le symbole de son cheminement dominé par l'exigence, la rigueur et la spiritualité.

(*) Auteur de Buffet ou la signature en psychanalyse  - Éditions de l'Épure - Coll. Essais sur l'art et la création - 2007

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